Certains artistes ont un talent naturel pour exprimer des réalités qu'eux seuls peuvent percevoir ou encore réinventer un langage -- quand ce n'est pas inventer un nouveau langage. Peu d'entre nous se souviennent (l'auteur de ces lignes y compris) de Frank Zappa, invité à présenter son oeuvre à la télévision, provoquant des regards ébahis et perplexes dans la foule devant une fille pédalant sur une bicyclette transformée en instrument à vent. "You're not ready for this kind of music..." de dire Zappa (mine de rien j'insère subtilement un hommage à Zappa, décédé il y a 10 ans cette année...)
D'autres artistes ont davantage le génie de savoir bien s'entourer pour pallier leur manque de créativité. Parmi ces artistes, on trouve David Bowie, Madonna, Marylin Manson et ... Björk Gudmundsdóttir. Ce génie est on ne peut plus évident sur son plus récent opus, Medulla. L'Islandaise a concocté un mélange de performances vocales échantillonnés électroniquement pour petits Blancs branchés et snobs de salons. Loin d'être innovateur ou expérimental, ce mélange a au moins le mérite de remettre Björk sur les rails et de vendre son concept, c'est-à-dire elle-même (dans ses vidéoclips on peut la voir dans des robes et tenues "excentriques", etc.)
Certains extraits du disques s'avèrent parfaitement écoutables -- par exemple Who Is It ou Oceania -- dans la mesure où la démarche de commercialisation de Björk est plus évidente, donc inintéressante. Là où elle devient plus intéressante, c'est en fait lorsqu'elle est appuyée par des choeurs, surtout le choeur islandais ou lorsqu'elle se laisse aller (enfin) à chanter dans sa langue natale. Il est quand même étrange que cette championne autoproclamée de la diversité culturelle (elle se plaignait d'ailleurs en 1997 du repli sur soi-même des Anglais et ridiculisait le Brit-pop) ait si peu de propension à vocaliser en islandais. Sur Medulla, nous sommes servis puisque nous avons droit à deux pièces, Vökuro et öll birtan, que je dirais parmi ses meilleures créations depuis Homogenic.
Si elle sait bien s'entourer, sait-elle aussi bien laisser son entourage transparaître? Difficile à juger, sauf dans le cas de Mike Patton (ex-chanteur de Faith No More, Mr. Bungle et chef d'orchestre de Fantômas) dont on reconnaît aussitot la signature vocale sur Where Is The LIne. DoKaKa, le Japonais champion de la réinstrumentation a cappella, fourbit ses armes sur Triumph Of A Heart et il est dommage qu'il n'ait pas été davantage à l'avant-plan. Björk est assez intelligente pour prévoir que DoKaKa l'aurait éclipsé.
Parmi les autres pièces dignes de mention, je tiens à souligner Pleasure Is All Mine, la première, une sorte de remix de lamentations et de supplications post-funèbres et Youth's Cradle, dont les atmosphères évoquent des gospels d'elfes et de trolls sur fond de slience post-éruption volcanique, Ancestors, sorte d'invocation néo-shamanique au piano de Björk accompagnée de Tagaq. Par contre, des pièces comme Submarine, mâtinée d'a cappella plutôt réchauffé, Miðvikudags (mercredi en islandais), qui reprend verbatim des textures déjà entendues en début d'album (elle aurait dû en fait conclure l'album), ou encore Show Me Forgiveness montrent à quel point il est difficile pour Björk de se réinventer en tant qu'artiste, c'est-à-dire sans artifices (c'est d'abord et avant tout une vocaliste) et sans ses tics.
Est-ce que Medulla est un bon album? Oui, si on le compare à son précédent‚ Vespertine…. Mais cet album, et Björk par le fait même, demeure un concept de diva de la pop au même titre que Madonna, une pop "alternative" qui vise à commercialiser Björk et son image de petit bout de femme aux goûts excentriques.
phononote : 9,5/14
* Je n'ai pas pu écouter au complet la chanson bonus Komid sur iTMS mais elle semble plutôt ordinaire...
Posted by phonono at December 11, 2004 01:49 AM