Il faut un certain degré de prétention et de connaissance (sinon les deux) pour oser orchestrer un album-concept sur le panopticon, l'ultime outil d'exercice du pouvoir selon Foucault.
Donc prétention et connaissance, deux éléments qui ne semblent pas faire défaut chez Aaron Turner et sa bande de musiciens bien décidés à explorer les limites très restreintes du heavy métal. Après un premier album atmosphérique et glauque à souhait _Celestial_ où la pesanteur faisait office de timbre de base sur une suite de palettes abrutissantes de stridences guitartistiques, ISIS avait décidé de s'éloigner un tantinet des symphonies hardcore apocalyptiques à la Neurosis sans perdre trop de vélocité et, plus important, de férocité. Oceanic, deuxième album, toujours conceptuel, nous avait permis de voir un ISIS beaucoup plus varié mais encore trop "carré" dans l'exécution de ses morceaux, la batterie contrebalançant trop abruptement la fluidité des guitares et de la basse.
Sur Panopticon, voilà nos adeptes des trames sonores étouffantes donner dans le post-rock, pour ne pas dire post-métal, avec seulement sept pièces, dont deux instrumentales. Dès la première pièce, Backlit, Turner nous rappelle avec son cri de guerre que, si ISIS sait bien broder, ils ne font pas dans la dentelle. N'a-t-il pas fini de nous envelopper de guitares qu'il adoucit son gueulage pour nous offrir ce qui se rapprocherait le plus d'un chant en bonne et due forme. Cependant, In Fiction, avec son crescendo-référence à Neurosis et à certains chantres du doom le plus chélonien, vient emprunter des détours stoner-rock tout en laissant plus d'espace à la basse, comme sur Maritime cf. Oceanic).
Le vrai test pour les fans de slowgrind vient enfin avec Wills Dissolve, une pièce qui aurait pu être jouée par Tortoise si ces derniers n'avaient pas pris un virage "post-supermarket music". Quelques riffs discrets de basse, enrobés de mezzo-staccato fureteurs de guitare dignes de McEntire (référence au premier disque de Tortoise), jusqu'à ce que la batterie, faisant évoluer les jeux entrecroisés des guitaristes sous la couche éthérée de synthés, propulse enfin le tout vers une double distorsion pour retomber dans un son plus proche du ISIS, se terminant avec le cri primal et un riff parochial typique des premières chansons.
Syndic Calls entame son dix minutes avec un semi-calme presque caricatural pour ISIS, nous fait languir avec marche militaire et riffs saccadés pour ensuite nous balancer quelques cris rauques et un mélange de cascades distorsionnées, revenant aussitôt à des carillons doux-amers en arrière-plan de coups de guitares de plus en plus stridentes et conclure sur un Turner scandant, sa voix claire en contrepointe des guitares lancinantes. Altered course, avec sa suite instrumentale à la Godspeed you black emperor! est une des pièces les plus intéressantes de l'album, rappelant même par certains tons Pornography de The Cure; encore une fois la basse est plus présente et la guitare moins stridente sans toutefois manquer d'être inquiétante.
Le disque se termine avec la plus véhémente des pièces, ISIS nous surprenant tout de même avec un faux-paroxysme et des guitares rappelant vaguement Slovenly en plus distorsionné.
Avec leur troisième opus, ISIS prouve que le désir de trouver un son plus personnel est présent mais malgré des bonnes idées et quelques trouvailles intéressantes, le pas reste à franchir vers une identité propre.
note : 6,5 sur 9
Posted by phonono at November 23, 2004 02:56 AM